Le web et le débat sur la constitution européenne en France

Le web et le débat sur la constitution européenne en France

par Guilhem Fouetillou (Doctorant COSTECH-UTC)

Le web constituerait-il désormais un nouveau continent pour les sociologues et les politologues ? Alors que les analyses sur le résultat du référendum sur la Constitution européenne continuent d’affluer, nombre d’entre elles soulignent – sans pouvoir en mesurer précisément l’importance – le rôle tenu par le web dans l’issue du scrutin. Afin d’en avoir le cœur net, nous avons lancé une exploration à grande échelle de la « partie » du web traitant du référendum, et l’avons soumis à analyse. Nous présentons ici quelques constatations marquantes, sur les liens entre sites, qui installent le web comme nouveau territoire offert à l’attention des chercheurs.

Une loi, scientifiquement validée sur de grandes échelles, énonce que les sites qui traitent de mêmes sujets sont proches en terme de liens (en nombre de clics). Nous avons donc envoyé sur la toile plusieurs dizaines de robots qui rapatrient dans une base de données les contenus des sites (textes, images, fichiers) ainsi que les liens hypertexte entre les sites. Prenant comme point de départ une dizaine de sites traitant du référendum, nous avons rapatrié plus de 12 000 sites et 2 500 000 pages, entre le 30 mai et le 1er juin 2005.

Notre objectif était d’avoir une vision d’ensemble du débat politique sur le web et de comprendre comment celui-ci s’organisait en terme de relations entre les sites.

Parmi ces 12 000 sites, plus de 6 000 étaient en anglais et furent écartés. Les 5 000 restant ont été traités informatiquement. Ne furent finalement sélectionnés que ceux qui comportaient des mots ou expressions en rapport avec le débat, soit un millier. Sur ce millier de sites, seuls 295 traitaient du référendum. Nous les avons classés en sites du oui, sites du non, sites ne prenant pas position, sites des institutions (Commission européenne…) et sites des grands médias (Libération, Le Nouvel observateur…).

Le déséquilibre quantitatif des deux camps

Le premier constat vient du net déséquilibre quantitatif entre sites du oui (79) et sites du non (161), ces derniers représentant 67% des sites (contre 33% pour le oui). Par ailleurs, l’émission Arrêt sur image (France 5, 10 avril 2005), après comptage effectué sur les trois principales chaînes hertziennes, révélait que plus de 70% du temps de parole consacré au débat avait été utilisé par des hommes politiques favorables à la constitution européenne. On peut émettre l’hypothèse que le web a servi de tribune publique à nombre de ceux qui se sentaient écartés des plateaux de télévision ou des grands médias, transformant ainsi en quelque sorte le web en un négatif, au sens photographique, de la télévision.

oui non

Deux communautés d’une densité inégale

La représentation sous forme de graphe de nos sites et des liens hypertextes les reliant a permis d’étudier l’organisation « hypertextuelle » des deux camps. Nous avons ainsi révélé que les deux camps étaient remarquablement structurés sous la forme de communautés compétitives. Le terme de communauté en analyse des réseaux sociaux s’applique à un ensemble d’objets possédant plus de liens entre eux qu’avec l’extérieur.

C’est la communauté du non qui est la plus dense mais aussi d’une certaine façon la plus fermée ; en effet 76% de ses liens sont intra-communautaires contre 52,5% pour le oui. Si l'on ramène ces chiffres aux tailles respectives des communautés et que l'on calcule le coefficient d'ouverture de chacune des communautés, on trouve un coefficient d'ouverture 20% plus important pour la communauté du oui que pour celle du non.

Les sites « faisant autorité »

S’il est vrai que l’on mesure souvent sur le Web l’importance d’un site au nombre de visites qu’il reçoit, on peut aussi -et c’est en partie ce sur quoi repose la technique de classement du moteur de recherche google- mesurer cette importance au nombre de fois qu’un site est cité par d’autres sites, aux nombres de « chemins » qui peuvent mener l’internaute sur ce site. On parle alors du statut d’autorité d’un site. Nous avons cherché à savoir quels étaient les sites qui « faisaient autorité » sur notre domaine. Nous n’avons pas été étonné de trouver au premier rang de nos autorités des sites d’information et premier parmi tous le site du journal Libération. Cependant Libération n’était pas suivi d’autres sites de journaux ou de chaînes de télévision mais par deux médias d’information « alternatifs » que sont www.rezo.net et surtout www.acrimed.org, l’observatoire (très) critique des grands médias.

Autre point intéressant, parmi les 10 premières autorités du oui et du non confondues, 8 appartiennent au camp du non, on retrouve le site de la fondation Copernic de Yves Salesses, celui du nouvellement célèbre Etienne Chouard. Les deux autorités du oui présentes dans ce « top ten » sont le site des amis du oui (www.lesamisduoui.com) et le site du oui socialiste (www.ouisocialiste.net).

Les tonalités du oui et du non

Le débat sur la constitution a eu entre autre pour effet de bouleverser l’échiquier politique et les habituels clivages de parti. Quel est le sens donné à leur vote par les tenants de chaque camp ? Effectuer une cartographie des sites de partis politiques donne des éléments de réponse à cette question complexe.

La carte politique du oui comporte seulement 39 sites et parmi ces 39 seuls 10 représentent l’engagement de l’UMP pour le oui. Cependant on remarque un effort fait par deux sites du oui pour structurer et rassembler le oui et ainsi donner une certaine consistance au domaine sur le Web. Il s’agit du site www.lesamisduoui.com appelant au rassemblement des partis politiques oeuvrant pour le oui et du site www.ensemblepourleoui.com faisant la même chose mais pour les associations. Ces sites se sont positionnés comme fédérateurs de cette petite galaxie en prenant le rôle de passerelles entre les autres sites.

Après la victoire du non, une des questions récurrentes était de savoir de quel type était le non exprimé : un non de gauche, un non d’extrême gauche, un non de révolte, un non xénophobe. Parmi les tenants du non, on retrouve 74 sites de partis politiques. Ces sites se situent à gauche pour 30%, à l’extrême gauche pour 39%, et appellent à un vote unitaire de toute la gauche pour 13% d’entre eux. Le non sur le web est donc sans conteste un non de gauche et ceci à plus de 82%. On retrouve seulement deux sites de l’extrême droite (FN et MNR), sites qui ne sont d’ailleurs pas reliés aux autres sites. Enfin les 14 restants se partagent entre sites souverainistes de gauche (J.-P. Chevènement), souverainistes de droite (MPF et CPNT) et des sites de partis militant pour un renouveau social du gaullisme.

Des pistes qualitatives

Une fois ces grandes tendances dessinées, il est possible d’analyser les données recueillies dans une approche qualitative, nous pourrions par exemple étudier la position centrale dans nos cartes du site d’Etienne Chouard, site qui était quasiment inconnu avant qu’il n’y propose son texte de décryptage de la constitution et qui a eu au plus fort du débat plus de 30 000 visites par jour.

La représentation de nos données sous forme de cartes a permis de révéler le rôle de passerelle entre le monde de l’extrême gauche et celui de la gauche du site www.democratie-socialisme.org, site de Gérard Filoche, ce constat appelle des interprétations qui dépassent le cadre de notre travail.

Enfin, nous avons noté la situation des institutions (sénat, commission européenne…) comme beaucoup plus proche du camp du oui en termes de liens que de celui du non.

Le web comme terrain de sondage

Nous travaillons, au sein du groupe RTGI Recherche (Réseau Territoires et Géographie de l’Information) de l’Université de Technologie de Compiègne, à la reconnaissance du statut expérimental du Web comme terrain de sondage. Bien sûr, devant la complexité des protocoles de collecte des données, nous savons nos résultats dépendants de notre méthode et des outils mobilisés.

Mais la voie est maintenant ouverte et ceci depuis une étude similaire réalisée aux Etats Unis par des chercheurs du laboratoire HP. Publiée il y a trois mois, elle concerne la dernière campagne présidentielle et porte sur la blogosphère. L'étude a révélé une plus grande densité de liens entre les blogs républicains qu’entre les blogs démocrates. Elle avait aussi mis en évidence la très nette préférence des blogs républicains pour les informations véhiculées par la chaîne Fox News.

Ce travail de photographie permet d’archiver et de stabiliser ce milieu extrêmement plastique et mouvant qu’est le web. Ces instantanés pourraient devenir, à terme, des outils d’interprétation et d’analyse pour des chercheurs en sciences sociales. Nous appelons cette évolution de nos vœux.





Liens orientés oui non indépendants institutions medias Total (out)
oui 231 74 36 52 47 440
non 60 643 33 41 72 849
independants 18 22 6 10 14 70
institutions 13 10 3 27 25 78
medias 10 10 4 8 17 49
Total (in) 332 759 82 138 175 1486
Liens orientés entre les catégories de sites.
Exemple : Il existe 36 liens du "oui" vers les indépendants et 18 liens des indépendants vers le "oui".